Quelles ont été ses premières actions ?
Face à cette crise humanitaire, nous avons commencé par regrouper les familles dispersées dans le désert du Sahara occidental afin d’organiser leur voyage vers l’Algérie voisine, loin des champs de bataille. Le premier campement que nous avons mis en place se trouvait près de la frontière entre le Sahara, la Mauritanie et l’Algérie. Malheureusement, ce campement a été la cible de bombardements marocains et mauritaniens, ce qui a provoqué par la suite une forte réticence des déplacés à se regrouper, qu’il a fallu surmonter.
Une fois arrivés sur place, il a fallu créer les conditions de vie minimales nécessaires à la vie au Sahara algérien. Ce fut une expérience difficile car c’était la première fois que l’Algérie recevait, après son accession à l’indépendance, un tel nombre de réfugiés et de plus, dans un endroit aussi peu accessible, très loin de la capitale, des ports et des grandes villes. Nous nous trouvions à 1700km du port le plus proche (Oran) et il n’y avait quasiment pas de route. D’un point de vue logistique, il était donc très difficile d’acheminer l’aide humanitaire. De plus, l’ONU n’est arrivée dans les camps qu’en 1986 et jusqu’à cette époque, nous ne recevions d’aide que de la Libye et de l’Algérie.
Nous avons commencé par chercher des endroits où il y avait de l’eau et nous n’en avons trouvé qu’à Rabouni. Cependant, pour des raisons de sécurité, nous n’avons pas regroupé tout le monde au même endroit. Nous avons trouvé d’autres points d’eau dans les zones qui allaient devenir les camps de Dakhla et Layoune et nous y avons donc envoyé une partie des familles.
Cependant, le tout n’était pas de trouver de l’eau, encore fallait-il trouver des camions citernes pouvant assurer le remplissage des cuves dans chaque quartier. Avant que nous ne disposions de tels moyens, les familles, en particulier les femmes et les enfants, devaient parcourir de grandes distances, sous la chaleur, pour se procurer de l’eau. En effet, la plupart des hommes étant à la guerre, c’est à eux que revenait cette tâche.
Nous avons ensuite dû procurer aux familles les combustibles nécessaires à la préparation de la nourriture. N’ayant pas de gaz ou de charbon disponible, nous avons organisé de grandes campagnes de collecte de bois dans un rayon de 70 à 120 km autour des camps.
Le problème de l’abri s’est également posé et nous avons dû trouver des bâches et des tentes. Cependant, cela nous a été facilité par le fait que beaucoup de familles sahraouies sont d’origine bédouine et ont l’expérience de création de campements dans le désert.


Tente de réfugiés sahraouis

Après avoir assuré à la population un accès à l’eau, au logement et à la nourriture, nous avons créé des écoles en plein air, et commencé à donner la classe avec des professeurs volontaires. Quant aux dispensaires, il ne s’agissait que de quelques tentes dans les campements, avec peu de moyens et de matériel médical. De plus, la colonisation espagnole ne nous a laissé qu’un seul docteur sahraoui.
Avec tout cela, nous n’avons pas eu le temps d’organiser l’institution en elle-même, la structure du Croissant Rouge Sahraoui ou la formation de ses travailleurs. Nous avons fonctionné longtemps grâce au travail des volontaires, qui dans la grande majorité étaient des femmes.

Quel est le rôle/mandat du CRS ?
Notre mandat est le même que celui de la famille Croix rouge et Croissant rouge, dont nous partageons les principes.
Nous avons dans les camps un rôle d’identification des besoins et des priorités et de coordination des projets, en partenariat avec le Croissant rouge algérien (CRA). Nous veillons également à faciliter les contacts entre les autorités sahraouies, les bailleurs et les ONG.
Toute aide en faveur des réfugiés est canalisée et orientée par le CRS et le CRA. Nous nous occupons plus particulièrement de la distribution de l’aide alimentaire et chaque mois, ce sont 3000 tonnes de produits frais et de base qui sont réparties dans les camps. Ce travail nécessite pas mal d’organisation au niveau logistique et coûte très cher et en cela, l’apport du CRS est très important, surtout en ce qui concerne le mazout, les moyens de transport et la main d’œuvre.
Afin de nous assister dans cette tâche, nous pouvons compter sur notre grand réseau Croissant Rouge au sein des camps : nous sommes représentés dans chaque wilaya (camp) par un représentant régional et dans les daïras (communes) par des représentants locaux. Nous faisons également appel à des groupes de distribution (regroupements de 28 à 30 familles) ayant chacun à sa tête un représentant du CRS. Nous travaillons aussi avec un groupe de personnes qui se charge du monitoring et du post-monitoring, qui joue un rôle essentiel dans notre analyse et identification des besoins.

Quel état des lieux faites-vous de la situation humanitaire dans les camps en ce début d’année ?
La situation des réfugiés sahraouis est exceptionnelle. Nous vivons depuis 33 ans en exil, sous tente, dans des conditions climatiques très difficiles (chaleur, vents de sable), sans beaucoup de possibilité d’entreprendre des activités créatrices de revenus, surtout dans le secteur agricole.
Il faut noter également que le cas des réfugiés sahraouis n’est pas une priorité des donateurs et que les media parlent rarement de la tragédie humanitaire qui se joue ici. Nous sommes dans une situation d’urgence silencieuse. ECHO2 a d’ailleurs qualifié la situation des Sahraouis de « crise oubliée ». Et donc chaque fois que nous nous trouvons face à une urgence, nous en sommes victimes.
Il est parfois difficile pour la communauté internationale de comprendre que nous sommes dans une situation d’urgence humanitaire permanente. Mais les termes « urgence permanente » n’existent plus dans le langage humanitaire. Pourtant,  la situation des réfugiés sahraouis fait exception. Il y a bien le cas des réfugiés palestiniens, mais une organisation spéciale, l’UNRWA3, leur vient en aide. Les réfugiés sahraouis sont eux sous la protection du HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés).
En ce début d’année, comme au début de chaque année, nos préoccupations principales se situent au niveau de l’accès à l’eau, à la nourriture et aux tentes. Ce sont normalement des problèmes que rencontrent les réfugiés qui viennent de s’installer. Nous ne sommes toujours pas parvenus, après 33 ans, à régler ces problèmes, qui constituent les besoins les plus basiques.
En matière d’eau par exemple, nous ne pouvons garantir le standard minimum de l’OMS4 de 15 à 20 litres par personne et par jour en raison de la vieillesse de la flotte de camions citernes qui assurent la distribution, et le fait qu’il n’y ait qu’une citerne disponible pour 5000 personnes.
De 1997 à 2008, 4 enquêtes nutritionnelles ont été réalisées, et la dernière a mis en lumière des taux d’anémie extrêmement importants chez les femmes entre 15 et 45 ans, ainsi que des taux de malnutrition et d’anémie également très inquiétants chez les enfants de moins de 5 ans. Cette situation est alarmante : le niveau de malnutrition que nous connaissons dans les campements est celui que connaissaient les camps de réfugiés au Darfour il y a 2 ans. Et dans une situation stable comme la nôtre, cela ne devrait pas arriver.
Les causes principales de ces taux élevés d’anémie et de malnutrition sont le manque de nourriture et d’eau. Il faut noter qu’on utilise pour les réfugiés sahraouis les standards (niveau ration alimentaire par exemple) appliqués aux cas d’urgence, tels qu’après une catastrophe naturelle, alors que nous sommes ici dans une situation prolongée. 
D’un point de vue scientifique et nutritionnel, quand nous parlons de ces taux très élevés d’anémie et de malnutrition, notre situation devrait être déclarée situation d’urgence humanitaire.
Ajoutez à cela la crise économique et financière mondiale, dont les premières victimes sont les pauvres, les réfugiés, les déplacés... Nous craignons 2009. Cependant, les organisations humanitaires et les Nations Unies sont conscientes de ce problème et vont donc faire le maximum pour éviter les crises.

Quel est votre agenda pour 2009 ?
Nous allons multiplier les contacts avec les bailleurs, les organisations internationales, les ONG, la société civile européenne et la communauté internationale afin d’attirer leur attention sur la situation des réfugiés sahraouis.
Nous souhaitons également clôturer le programme de réforme que nous avons mis en place voici 3 ans au sein de notre institution. Nous avons comme objectif de professionnaliser notre travail, de nous adapter aux normes et critères internationaux et de renforcer la transparence de nos actions.
Dans cette optique de renforcement de nos capacités, nous continuerons cette année à travailler en partenariat avec la Croix-Rouge espagnole, l’Agence Espagnole de Coopération Internationale, ECHO, CISP et le gouvernement italien. Nous allons en 2009 intensifier nos efforts afin d’accélérer ce processus.
Nous avons lancé cette année le projet de créer un groupe de réflexion qui mènera une étude sur l’histoire et le rôle humanitaire du CRS au fil de ses 33 années d’existence. La fin de ces travaux devrait coïncider avec la célébration du 35ème anniversaire du CRS.
Nous allons continuer à donner une place de choix et la priorité aux femmes : 80% des représentants locaux et 50% des représentants sont des femmes, élues tous les 5 ans lors des assemblées générales. Afin de renforcer leurs capacités, nous avons mis en place des programmes de formation sur la gestion humanitaire et l’informatique.
A côté de cela, nous continuerons bien sûr le travail quotidien et la gestion courante.

Quelles sont vos relations avec les ONG qui travaillent dans les camps, et plus particulièrement avec Triangle G H?
Le CRS a toujours porté une attention particulière aux ONG, car nous considérons qu’elles ont un rôle crucial dans la mise en œuvre de l’aide humanitaire. Elles sont les intermédiaires entre les bailleurs et les bénéficiaires, ce sont les témoins sur le terrain.
Nous maintenons d’excellentes relations avec toutes les ONG présentes dans les campements car nous avons pu, au fil des années, créer des rapports de confiance mutuelle. Nous avons beaucoup de satisfaction quant à la coopération avec les ONG, les agences de l’ONU et les bailleurs.
Nous entretenons de bonnes relations avec Triangle G H : le dialogue entre nous est toujours présent et grâce aussi à l’esprit très positif qu’elle communique, nous avons beaucoup avancé ensemble. L’image de cette ONG française est très positive.
Triangle G H exécute des projets très utiles pour les réfugiés (distribution de kits hygiéniques, centres pour personnes handicapées…) et nous a démontré sa capacité à gérer et mener à bien ses nombreux projets. Cette ONG a réussi à gagner la confiance et le respect des bailleurs, notamment ECHO et le HCR, grâce à sa gestion transparente et au professionnalisme de son équipe. Ça n’a pas été facile au début, mais après toutes ces années, tout le monde partage cette vision.


Projet Triangle G H : Distribution de kits hygiéniques

Je ne vous cache pas aussi que Triangle G H a su s’attirer la confiance des autorités sahraouies, bien qu’il soit très difficile de trouver un chemin entre les bailleurs de fonds et les autorités.
Nous entretenons de très bonnes relations avec l’équipe de Triangle G H et nous partageons avec eux une vision commune quant à l’exécution des projets, l’identification des priorités et des besoins et au futur de la coopération.

Quelle est la contribution des ONG travaillant dans les campements ?
Presque toutes les ONG qui sont présentes dans les campements y travaillent depuis quelques années et sont spécialisées dans un secteur : distribution de produits frais (Mondubat), programme Ramadan (Oxfam), santé materno-infantile (MdM Espagne), distribution et gestion des médicaments (MdM Grèce), processus de renforcement des capacités du Croissant Rouge Sahraoui et enquêtes nutritionnelles (CISP), accès à l’eau (Solidaridad internacional)…
Grâce à cette longue expérience au niveau des campements, chaque ONG a acquis de grandes compétences, spécifiques à notre situation, au niveau de la gestion, de l’identification des besoins et des priorités et cela a donc créé de solides relations avec le CRS.
Grâce à elles, nous notons une meilleure compréhension des bailleurs de la crise humanitaire sahraouie. Elles ont également un rôle très important pour faire connaître notre situation à la communauté internationale et en sont des témoins très positifs.
Avec la CRE et le CRA, nous avons créé une grande famille, complémentaire dans nos actions, au sein de laquelle nous retrouvons ce même respect mutuel. Notre collaboration peut être prise, au sein de la Fédération Croix rouge et Croissant rouge, comme un exemple de bonnes pratiques sur le terrain.

Souhaitez-vous rajouter quelque chose ?
Le cadre politique est à séparer du cadre humanitaire. Les bailleurs de fonds et les Etats peuvent parfois prendre des décisions politiques qui ne sont pas favorables à la cause sahraouie, certes. Mais que ce choix n’empêche pas d’aider les victimes, les réfugiés.
Je suis conscient que nous ne sommes pas les seuls à vivre des crises humanitaires mais la France est un des bailleurs de fonds les plus importants. Nous ne demandons pas qu’elle nous donne tout mais juste un petit peu. Nous ne demandons pas de devenir une priorité pour la France mais que nous prenions une petite place.
Cela fait maintenant 4 ans que nous enregistrons une absence de contribution française au panier du PAM5, qui cette année ne compte désormais plus que 6 bailleurs de fonds : les Etats-Unis (environ 20%), la Communauté européenne, l’Espagne, l’Italie, le Canada et la Suisse. Nous pouvons citer d’autres contributions bilatérales pour le nouveau programme du PAM : la Suède et la Norvège. Et 2009, avec la crise financière et humanitaire internationale ne sera pas facile.
La France est un pays très proche de notre région, comme l’Espagne, et elle entretient beaucoup de relations avec le Maghreb. Elle est connue pour ses principes humanitaires et de solidarité et je ne trouve pas normal que la France, qui apporte une aide humanitaire à des pays éloignés de son territoire (Darfour, Afrique centrale, Afghanistan, Territoires palestiniens, ….), n’apporte pas sa contribution à la plus proche de ces crises humanitaires.

1Comité International de la Croix-Rouge
2Office d’Aide Humanitaire de la Commission Européenne
3L'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient
4Organisation Mondiale de la Santé
5Programme Alimentaire Mondial


 

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Interview du président du Croissant Rouge Sahraoui,
Monsieur Bouhabini Yahia

Par Alexandra Harkay - Administratrice Triangle G H / Algérie
English version
M. Bouhabini Yahia M. Bouhabini Yahia

Quand et dans quelles circonstances le Croissant Rouge Sahraoui (CRS) a t-il été créé ?

La création du Croissant Rouge Sahraoui remonte au 26 novembre 1975, suite à l’invasion marocaine dans les territoires sahraouis. Il s’agissait d’une initiative de militants et citoyens sahraouis. A cette époque, beaucoup de familles avaient quitté leurs maisons pour se disperser dans le désert. L’idée de créer le CRS est venue de la nécessité de répondre à cette urgence humanitaire. C’est donc une création similaire à celle du CICR1 : elle a été forcée par les circonstances. A cette époque, nous n’avions pas beaucoup de personnes disponibles, ni beaucoup de moyens, et la seule chose sur laquelle nous pouvions compter était la détermination des volontaires Sahraouis. Nous n’avions pas beaucoup d’expérience en ce qui concerne l’organisation et la gestion de l’aide humanitaire et nous nous sommes retrouvés face à de nombreuses difficultés, la première étant le manque de moyens et la seconde, le fait que le monde n’était pas au courant de la crise humanitaire que traversait le Sahara occidental.