Triangle G H a d'emblée insisté sur une approche et une prise en charge plus globales
des conséquences du cyclone par la réalisation de projets permettant aux populations
de réacquérir leurs moyens d’existence
Le cyclone Nargis, qui a frappé l’Union du Myanmar (ancienne Birmanie) le 3 mai dernier, est estimé avoir causé plus de 134.000 décès et affecté 2,4 millions de personnes à des niveaux divers. Arrivé des côtes du Bangladesh voisin, le cyclone a engendré une vague, montée par endroits jusqu’à plusieurs mètres de haut, qui a dévasté une grande partie des divisions de l’Ayeyarwadi, Yangon, Bago et de l’état Mon, avant de finir sa course à Yangon, l’ancienne capitale, où elle a causé des dommages essentiellement matériels. La perte humaine est immense, et l’effort de réhabilitation à mettre en œuvre considérable. Les dégâts provoqués sont d’une intensité comparable à ceux du tsunami en 2004 : infrastructures totalement détruites, immenses bandes de terre inondées, biens et équipements des populations perdus.
L’évaluation précise des dommages causés par le cyclone réclame un travail d’enquête minutieux, que le personnel humanitaire peut difficilement réaliser, en raison du manque d’accès au terrain et de contraintes logistiques délicates, de nombreux villages isolés étant d’un accès par bateau long et complexe, en particulier en pleine saison des pluies.
Ce désastre naturel intervient par ailleurs dans un contexte politique et humanitaire bien spécifique. L’union du Myanmar compte plus de 50 millions d’habitants, et 135 groupes ethniques. Administré par un régime parmi les plus fermés au monde, ce pays traverse une crise de longue durée, caractérisée par des luttes armées, en particulier dans les régions frontalières (états du Nord Rakhine, Karen..), et des conflits sociaux et politiques se révélant parfois à la communauté internationale. Les organisations humanitaires intervenant dans le pays depuis plusieurs années sont confrontées à d'incessants obstacles administratifs et logistiques dans leurs activités quotidiennes.
Le cyclone Nargis a frappé des régions de Birmanie centrale, peu ciblées jusque là par l’aide humanitaire en raison de leur relative stabilité. Ce sont également les principales régions productrices de riz du pays, qui alimentent notamment le marché de Yangon. Confronté à une crise humanitaire d’envergure et sans précédent, le régime a mis plus de 15 jours à accepter l'ouverture à l’aide internationale, ouverture toute relative puisqu'il s’agit encore aujourd’hui de déterminer ses conditions, notamment en termes d’accès du personnel humanitaire aux zones sinistrées.
Triangle G H a ouvert une mission au Myanmar en décembre 2007, avec la présence permanente d’un chef de mission expatrié. En parallèle avec les démarches administratives visant à légitimer l’installation de l’association auprès des autorités birmanes et à acquérir les documents légaux permettant l’accès aux différents terrains et à la réalisation d'actions d’aide et de développement, Triangle G H a travaillé, en partenariat avec le Ministère des Affaires Sociales, de l’Assistance et de la Relocalisation, à des projets d’insertion sociale et professionnelle de jeunes handicapés. Sollicité par le Département des Affaires Sociales afin de proposer, suite au cyclone, des interventions de protection de la jeune enfance et de la population atteinte de handicaps, Triangle G H a d'emblée insisté sur une approche et une prise en charge plus globales des conséquences du cyclone par la réalisation de projets permettant aux populations de réacquérir leurs moyens d’existence, et de retrouver ainsi des conditions de vie normalisées. Notre association a finalement obtenu, le 23 mai 2008, l’autorisation des autorités de porter assistance aux victimes du cyclone sur l’ensemble des zones concernées, et sur les secteurs d’intervention jugés pertinents au cours de l’évaluation. Cette autorisation a coïncidé avec une déclaration des plus hautes autorités de l’état ouvrant les zones sinistrées « aux travailleurs humanitaires de toutes nationalités », dont il convient encore de mesurer la portée, les premiers actes concrets sur le terrain étant confrontés aux habituelles difficultés de fonctionnement et blocages administratifs.
dans les villages, les habitants racontent le passage du cyclone :
la force des vents, comment ils ont perdu des proches, comment certains ont
survécu en s’accrochant parfois pendant des heures à un tronc d’arbre
Présent sur le terrain dès le 11 mai via son équipe nationale, Triangle G H a démarré son action par la distribution de bâches plastiques servant à la collecte des eaux de pluie dans des lieux de refuge des populations sur la division de Yangon.
Ayant obtenu les autorisations officielles adéquates, notre équipe expatriée a mené deux évaluations successives, les 25 et 27 mai 2008, sur les zones de Kungyangon, Dedaye et Pyapon, ciblées en raison des dommages importants causés par le cyclone et du faible nombre d’organisations y intervenant actuellement. Dans les villages, les habitants racontent le passage du cyclone : la force des vents, comment ils ont perdu des proches, comment certains ont survécu en s’accrochant parfois pendant des heures à un tronc d’arbre.
Dans les villages les plus touchés par la vague, les dommages sont considérables : bétail, stocks de nourriture et de semences emportés, champs inondés et enfouis sous les multiples débris ramenés par les vents.
Les villages de pêcheurs, situés le long des rivières, ont été parmi les plus durement touchés. Les bateaux utilisés pour la pêche ou le transport, les divers équipements (filets, moyens de conservation) ont été perdus, mettant en péril les moyens de subsistance de nombreuses personnes.
Le premier constat est que, trois semaines après le passage du cyclone, les besoins d’urgence (accès à un abri, à la nourriture et aux biens de première nécessité) sont loin d’être couverts. Par ailleurs, l'essentiel de la réponse apportée jusque là provient de la société civile birmane : ONG locales, réseaux d’entraide, secteur privé…
Riz, bâches plastiques et couvertures sont distribués dans les monastères et le long des routes, où s’alignent les populations en attente d’une assistance, par des volontaires venus en transport privé de Yangon. Cette action spontanée a probablement permis de répondre aux besoins quotidiens de milliers de personnes ayant tout perdu, mais elle est loin d'égaler l'efficacité de l’opération humanitaire d’envergure qui devrait être déployée face à un désastre d’une telle ampleur.
Par ailleurs, l’accès à de nombreuses populations demeurées dans leurs villages suppose l'utilisation de moyens logistiques adaptés (bateaux, hélicoptères) encore difficiles à mettre en œuvre.
au-delà de la réponse à ces besoins vitaux et immédiats, la situation actuelle réclame l’anticipation de problèmes pouvant rapidement créer une autre urgence
Paralysées par les obstacles administratifs, les ONG et agences onusiennes peinent à établir les services de base permettant d’éviter une nouvelle détérioration des conditions de vie encore extrêmement précaires des populations réfugiées dans les lieux de culte ou des abris de fortune le long des principaux axes routiers. De plus, au-delà de la réponse à ces besoins vitaux et immédiats, la situation actuelle réclame l’anticipation de problèmes pouvant rapidement créer une autre urgence.
Principales régions rizicoles du pays, les divisions de Ayeyarwadi et Yangon alimentent une grande partie du pays, et leurs habitants vivent pour une très large majorité des activités agricoles : propriétaires terriens, métayers, ouvriers agricoles journaliers ou saisonniers, éleveurs louant leur bétail pour le labour…
La principale culture, le riz de saison des pluies, doit démarrer ces prochaines semaines avec la préparation des terres, puis l’ensemencement fin mai, pour des récoltes en décembre. Or, une immense partie de la population a aujourd’hui perdu tous les intrants nécessaires à la remise en culture des terres : semences, bétail, outils, équipement…
Il est dès lors urgent qu’une réponse globale et à l’échelle des zones concernées soit conçue, afin d’éviter à ces populations de plonger dans une dépendance vis-à-vis de l’aide alimentaire pour 6 mois, voire une année. A l’heure où l’on parle de « crise alimentaire mondiale », il semble essentiel de devancer cette nouvelle crise, à laquelle la communauté internationale, déjà fortement sollicitée ici ou ailleurs, n’est pas nécessairement prête à répondre.
Anne Tréhondart
Chargée de programmes
Triangle G H
BIRMANIE : DERRIERE LA PREMIERE URGENCE…
MYANMAR: BEYOND THE EMERGENCY…
Cyclone Nargis, that hit the Union of Myanmar (formerly Burma) on May the 3rd, is estimated to have caused 134 thousand deaths and affected 2.4 million people at various levels. Swiftly moving from the neighbouring Bangladesh coast, the cyclone created an enormous wave, sometimes several meters high, that crushed a major part of the Ayeyarwadi, Yangon and Bago divisions, and the Mon state, to finally rip through Yangon, the former capital, chiefly causing material damage. The human loss is immense. The rehabilitation needs are considerable. The intensity of damage can be compared to the devastation produced by the 2004 tsunami: infrastructures flattened, wide-scale flooding, loss of goods and equipment for thousands of families.
The specific damages caused by the cyclone require meticulous investigation, a mission the humanitarian teams cannot perform as they try to solve access difficulties and delicate logistics constraints – for instance the challenge of helping isolated villages that can only be reached after a long and difficult boat journey during the rainy season.
This natural disaster takes place in a highly specific political and humanitarian context. The Union of Myanmar has some 50 million inhabitants and 135 different ethnic groups. Governed by one of the most repressive regimes in the world, the country has suffered years of crisis, characterised by armed combat, particularly in the border regions (northern states of Rakhine, Karen), and social and political conflicts that sometimes reach the international community. Administrative and logistical obstacles constantly hinder the humanitarian organisations that have worked in the country for several years.
Cyclone Nargis hit Central Myanmar, where, thanks to relative stability, humanitarian aid was uncommon till today, and where the country’s main rice store grew. Facing an unprecedented situation and a massive scale of needs, the regime took over 15 days to open the country to international assistance. An « opening » that is yet to be measured… the junta is still determining the conditions of aid, especially regarding humanitarian access to the stricken zones.
Triangle G H immediately insisted on a « global approach »
to the cyclone’s consequences, with the implementation of projects allowing
the population to recover their means of existence
Triangle G H opened a mission in Myanmar in December 2007, with the permanent presence of an expatriated head of mission. We immediately instigated the administrative procedures to legalise our status and be authorized to work in various regions on aid and development programmes. We also partnered with the Ministry of Social Affairs, Assistance and Relocation on social and professional integration projects for disabled people. After the cyclone, the Department of Social Affairs asked Triangle G H to present a programme for protection of infants and disabled people. We immediately insisted on a « global approach » to the cyclone’s consequences, with the implementation of projects allowing the population to recover their means of existence and return to their normal lives.
On May 23 2008, we at last received permission from the authorities to help the victims of the cyclone in all areas impacted, and in the regions we had identified during our evaluation. This authorisation coincided with a declaration from the State’s highest authorities opening the stricken areas « to humanitarian workers of every nationality ». The true range of this opening is yet to be measured; our first concrete actions in the field are met by the usual administrative blocks and operating difficulties.
in the villages, inhabitants describe the passage of the cyclone: the wind’s power, the loss of their families, how some survived by holding on to a tree-trunk for hours on end
On May 11 2008 our local team was already responding to the cyclone’s damages by distributing plastic sheeting for rainwater collection to people in Yangon’s refuges.
Having obtained adequate authorisation, our expatriated team carried out two evaluations on May 25 and 27, in Kungyangon, Dedaye and Pyapon, selected because of the vast damages and the low amount of NGOs working there. In the villages, inhabitants describe the cyclone: the wind’s power, the loss of their families, how some survived by holding on to a tree-trunk for hours on end.
In certain villages, the wave had created utter destruction: livestock, seed and food stocks had been swept away, the fields were flooded and buried deep beneath debris carried by the winds.
The fishing villages along the rivers were ravaged. Boats for fishing and transport, equipment (nets, conservation means) are lost, making the communities, for whom fishing was a livelihood, even more vulnerable.
Our first observation is that three weeks after the cyclone’s passage, emergency needs (shelter, food, basic commodities) are far from covered. In addition, most of the relief stems from Burmese civil society: local NGOs, help networks, private sector…
Volunteers from Rangun, who make their way in their private cars or trucks, donate rice, plastic sheeting or blankets to the monasteries or along the roads where people queue for hours. Such spontaneous action has certainly helped millions of victims but it cannot replace the wide scale humanitarian response that should have been deployed in the face of this disaster.
In addition, reaching the hundreds of people in isolated villages demands appropriate logistics (boats, helicopters) that are hard to implement at this point.
beyond response to immediate and vital needs, the situation demands that we
anticipate the problems that may soon trigger a new emergency
Paralyzed by administrative obstacles, the NGOs and UN agencies are struggling to establish basic services. Without such support, the precarious living conditions of people sheltered in temples or shacks along the main roads shall deteriorate further. And as well as responding to vital needs, we need to anticipate imminent problems that may trigger a new disaster.
The main rice-growing regions of Myanmar, Ayeyarwadi and Yangon divisions feed a major part of the country. Their inhabitants rely on agriculture to make a living: landowners, farmers, daily or seasonal farm labourers, breeders who rent out their cattle for labour...
The rains are approaching and the crucial rice cultivation process should start in the next few weeks: the land must be prepared, the rice planted at the end of May for harvesting in December. However, most people have lost all the inputs required: seed, livestock, tools, equipment, all were ravished by the cyclone. A global programme in accordance with the scale of the involved areas is therefore an absolute priority. Failing such response, the populations are in danger of becoming fully dependent on food aid for six months, possible twelve.
As discussions about the « World Food Crisis » multiply, it seems essential to anticipate this new crisis. But is the international community, already highly courted here and elsewhere, prepared to alleviate such a crisis?
Anne Tréhondart
Head of Programmes
Triangle G H