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Timor Leste

"Consolider la paix au Timor-Leste : une troisième voie ?"

Xavier Besnard
Chef de Programme
Triangle G H – Timor-Leste

En 2010, le Timor-Leste devra relever le défi social du processus de réintégration. En effet, pour réussir ce processus complexe, il est nécessaire d’affronter de profondes faiblesses structurelles liées à la réintégration des personnes qui reviennent chez elles, et de tenir compte des obstacles découlant de la crise de 2006.

D’une part, le Timor-Leste est l’un des pays les plus pauvres du monde, 50% de sa population vit actuellement avec moins de 0,88 dollars US par jour. En raison de la pauvreté structurelle, le peuple du Timor-Leste a peu d’accès à l’emploi et aux services sociaux, particulièrement à Dili. En effet, depuis 1999, Dili a vu sa population croitre de manière spectaculaire, passant de 100.715 à 173.541 personnes – aggravant ainsi le déficit des ressources naturelles et économiques. Selon Neupert et Lopes, environ 50% de cette croissance serait due à d’importantes migrations internes. ("The demographic components of the crisis in Timor Leste" - 2006). Dans ce contexte, le retour des personnes déplacées (IDP) doit composer avec de grosses difficultés économiques et sociales, et faire face aux frustrations liées à un taux de chômage important. 

D’autre part, les failles du système judiciaire ne permettent pas de punir les groupes qui, en 2006, auraient incendié des maisons, chassé des familles et pris possession de leurs biens. Cet état de fait génère une culture de l’impunité. A présent, tout IDP revenant chez lui doit faire face à une communauté qui n’est pas forcément réceptive, et à un sentiment d’injustice.

De plus, le jeune gouvernement n’est pas encore en mesure de gérer les conflits fonciers. Bien qu’une loi foncière soit actuellement en préparation, de nombreux litiges subsistent en raison des carences historiques en matière de lois foncières, et des occupations successives et des déplacements de populations. Dans les faits, la restitution « normale » des biens prend du temps, et se trouve à ce jour largement inachevée.
Selon le rapport de décembre 2009 de l’IDMC, le programme d’information cadastral soutenu par USAID avait déjà enregistré, en novembre 2009, 5 800 réclamations foncières dans six districts.

Enfin, l’influence des groupes de jeunes sur l’intensification de la violence (surtout à Dili) est un autre facteur à prendre en compte. Selon le rapport du projet TLAVA (Timor Leste Armed Violence Assessment), le nombre de Groupes d’Arts Martiaux (MAG) a considérablement augmenté ces dernières années. Il y aurait actuellement quelques 20.000 membres enregistrés et tout autant de membres non officiels. L’influence de ces groupes s’étend sur au moins 13 districts, et Dili serait devenu leur champ de bataille principal. Toujours selon l’analyse de la TLAVA, les conflits des MAG englobent les conflits communautaires, puisque chaque communauté mobilise sa jeunesse pour défendre son territoire. Il en va de même dans les conflits entre familles, chacun enrôlant ses membres issus de MAGs.  Ainsi, un conflit entre quelques familles peut dégénérer en guerre des gangs.
Dans le processus de réintégration, les litiges autour des biens et des ressources influant directement sur l’acceptation ou non du retour des IDPs au sein de la communauté, il semble essentiel de prendre en compte le pouvoir de déstabilisation lié aux conflits des jeunes.

Ces facteurs de tension alimentent donc le risque de conflits locaux au Timor-Leste, particulièrement à Dili. En exacerbant de nouvelles formes d’antagonismes sociaux, ces tensions affectent directement le processus de réconciliation politique officiellement en cours.

Ces tensions se manifestent entre les communautés hôtes et les communautés déplacées en cours de réintégration, mais plus globalement entre les communautés elles mêmes. 

Depuis 2007, dans la perspective de faciliter le retour des IDP, différents instituts et organismes humanitaires ont principalement exploré deux activités clés de la limitation des conflits :

  1. la résolution des conflits fondée sur des actions de médiation menées au cas par cas,
  2. la mise en place d’initiatives de dialogue entre les chefs locaux et la société civile à travers des formations sur la prévention des conflits.

Bien que les actions de médiation et les stratégies de formation des chefs locaux nous semblent indispensables, ces approches pourraient être améliorées à travers une démarche plus inclusive. En effet, nous pourrions renforcer le processus de consolidation de la paix en favorisant la valorisation du rôle de la communauté elle-même – au-delà de celui des chefs ou des individus impliqués dans un conflit.

Dans le contexte actuel, il semble important de déployer des actions spécifiques visant à renforcer la cohésion sociale à l’échelle communautaire et d’explorer des approches alternatives en termes d’activités de réconciliation.

Grace aux interviews menées auprès des chefs de Sucos ayant connu un taux élevé de retours de ménages, nous pouvons conclure que les stratégies ponctuelles (telles que les activités de médiation) et les stratégies spécifiques (dialogue avec les chefs locaux) ont des résultats réels, mais insuffisants. Les autorités de ces Sucos ont exprimé leur souhait de voir une partie plus large de leur communauté impliquée de manière plus durable et soutenue dans des activités visant à la consolidation de la paix.

Si les initiatives de résolution des conflits fondées sur des activités de médiation au cas par cas peuvent, théoriquement, permettre une intégration locale durable, il semble important de concevoir les initiatives d’intégration des IDPs comme une solution intéressante pour créer du lien et construire la paix.

Par « intégration locale », nous entendons des initiatives communautaires qui rassemblent des individus provenant de « groupes représentatifs » autour d’activités quotidiennes et régulières. Cette approche ne solutionne pas directement les conflits liés aux biens, mais elle fournit des moyens, des capacités et des infrastructures aux groupes communautaires pouvant créer des initiatives locales de type « inclusives ».

La stratégie d’intégration locale suppose de cibler à la fois les personnes déplacées en cours de réintégration et les communautés d’accueil (hôtes) : il s’agit donc d’élaborer une approche globale centrée sur la communauté. Les personnes se réinstallant ne doivent plus être considérées comme un « groupe à part entière» dans le traitement humanitaire, et chacune des catégories présentes doit bénéficier d’un accès égal aux moyens de subsistance et aux services humanitaires. Naturellement, la voie politique permet ici d’affronter certaines causes profondes des tensions sociales (notamment via les réformes judicaire, sécuritaire et foncières), néanmoins un ingrédient clé de la solution consiste à renforcer la cohésion sociale pour mieux convaincre la population qu’elle peut aller de l’avant et réussir à construire collectivement des projets locaux.

La sélection de groupes locaux capables de faire participer leur communauté  à des projets collectifs et créatifs permet de stimuler le lien social. Soutenir ces groupes d’activités (peinture, artisanat, couture, etc.) permet d’appuyer les perspectives de paix, puisqu’ils sont fondés sur un mode participatif et impriment un message d’ouverture et de tolérance. Ce type de groupe incarne actuellement l’avenir d’un Timor-Leste uni et réconcilié. En soutenant, en développant et en accompagnant les initiatives communautaires déjà existantes, nous contribuons donc à consolider le processus de réconciliation. 

Ainsi, la stratégie de consolidation de la paix devrait s’étendre à un niveau psycho-social qui consisterait à encourager et à soutenir des projets collectifs communautaires proposant des activités qui renforcent et valorisent l’ouverture et la non-discrimination. De telles expériences ont déjà révélé leur impact au niveau local. Bien entendu, soutenir ces groupes suppose l’élaboration de méthodologies spécifiques afin d’éviter tout problème lié à leur constitution et à leur viabilité.

Nous affirmons qu’au sein du processus actuel de reconstruction nationale, ce genre d’action inclusive mérite d’être renforcée et valorisée en tant que « troisième voie » vers la consolidation de la paix au Timor-Leste.